Analyse : Les deux Pigeons
Résumé
Deux pigeons unis par un amour tendre vivent ensemble. L'un d'eux, poussé par la curiosité et l'ennui, décide de partir en voyage malgré les supplications de son compagnon qui redoute les dangers. Le voyageur promet un retour rapide pour raconter ses aventures. Mais le périple tourne au cauchemar : orage, piège, attaque de vautour, blessure par un enfant. Le pigeon revient mourant auprès de son bien-aimé. La Fontaine tire de cette histoire une leçon sur l'amour et conclut par une méditation personnelle sur ses propres souvenirs amoureux.
La morale
La fable délivre une double leçon. D'abord, elle met en garde contre la curiosité excessive et l'attrait du voyage qui peuvent nous éloigner de ce qui nous est le plus précieux. L'herbe n'est pas toujours plus verte ailleurs. Ensuite, et surtout, elle célèbre la valeur de l'amour véritable qui doit suffire au bonheur. La Fontaine s'adresse directement aux amants pour leur conseiller de se contenter de « rives prochaines » et de se tenir « lieu de tout ». L'amour authentique crée son propre univers, « toujours beau, toujours divers, toujours nouveau ». La confession finale du fabuliste transforme la leçon morale en méditation lyrique sur la jeunesse perdue et l'amour révolu.
Les personnages
- Le pigeon voyageur — Représente l'âme humaine avide de découvertes, l'insatisfaction et la curiosité qui poussent à abandonner le bonheur présent pour un ailleurs illusoire
- Le pigeon sédentaire — Incarne la sagesse de l'amour, la fidélité et l'intuition des dangers que représente l'éloignement de l'être aimé
- Le vautour — Symbolise les dangers mortels qui guettent l'imprudent, la prédation et la violence du monde extérieur
- L'enfant à la fronde — Représente la cruauté gratuite et l'innocence destructrice, illustration que le mal peut venir de partout
Figures de style
- Personnification : « Deux Pigeons s'aimaient d'amour tendre » — Les pigeons sont dotés de sentiments humains, permettant l'identification du lecteur à leur histoire d'amour
- Métaphore : « Semblait un forçat échappé » — Le pigeon piégé est comparé à un bagnard, soulignant sa condition pitoyable et sa perte de liberté
- Hyperbole : « L'absence est le plus grand des maux » — Exagération qui traduit l'intensité de la douleur ressentie par l'amoureux face à la séparation
- Apostrophe : « Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ? » — La Fontaine s'adresse directement aux amants, créant une intimité avec le lecteur et généralisant la leçon
- Périphrase : « sous le fils de Cythère » — Désigne Cupidon (fils de Vénus/Cythère), ajoutant une dimension mythologique et poétique au récit personnel
Contexte historique
Cette fable, publiée en 1678 dans le livre IX des Fables, reflète l'art classique français du XVIIe siècle. La Fontaine, influencé par l'esthétique galante de son époque, transforme ici l'apologue traditionnel en méditation lyrique. Le thème de l'amour courtois et la confession personnelle finale témoignent de l'influence de la préciosité. L'œuvre s'inscrit dans une période où la littérature explore les nuances du sentiment amoureux, entre raffinement mondain et sincérité émotionnelle, caractéristique du classicisme finissant.
À retenir
- Transformation du genre de la fable en méditation lyrique personnelle, mêlant leçon morale et confidence intime
- Critique de la curiosité excessive et éloge de la satisfaction dans l'amour présent plutôt que dans la quête d'un ailleurs illusoire
- Structure narrative classique (situation initiale, péripéties, retour) qui démontre concrètement les dangers du voyage
- Passage remarquable du récit allégorique à l'épanchement autobiographique, révélant la mélancolie du poète vieillissant