Analyse : Le Dépositaire infidèle
Résumé
La Fontaine présente deux histoires parallèles sur le mensonge et l'imposture. Un marchand perse confie du fer à son voisin qui prétend qu'un rat l'a mangé. En représailles, le marchand enlève l'enfant du menteur et invente qu'un hibou l'a emporté. Face à cette escalade d'absurdités, le voisin rend le fer. Une seconde anecdote met en scène deux vantards rivalisent d'exagérations avec un chou géant et un pot immense. La morale prône l'usage de l'ironie plutôt que la raison contre les menteurs.
La morale
La Fontaine défend une stratégie particulière contre le mensonge et l'imposture : plutôt que de combattre l'absurdité par la raison, il vaut mieux surenchérir dans l'exagération pour révéler la sottise de l'interlocuteur. Cette méthode ironique est plus efficace que la confrontation directe. Le fabuliste établit aussi une distinction cruciale entre les 'beaux mensonges' des poètes comme Ésope et Homère, qui révèlent la vérité sous une forme imagée, et les mensonges vils des trompeurs ordinaires motivés par l'appât du gain. L'art poétique transfigure le mensonge en vérité supérieure, tandis que la malhonnêteté commune ne fait que corrompre.
Les personnages
- Le marchand perse — La justice rusée qui rétablit l'équité par l'ironie
- Le dépositaire infidèle — La malhonnêteté et la cupidité humaines
- Le fils — L'innocence prise en otage dans les conflits d'adultes
- Le conteur au chou — La vantardise et l'exagération naïves
- Le conteur au pot — L'esprit vif qui retourne l'absurdité contre son auteur
Figures de style
- Ironie : « un rat l'a mangé tout entier » — Le mensonge grossier du dépositaire révèle sa malhonnêteté par son caractère invraisemblable
- Parallélisme : « J'ai vu un chou... Et moi un pot » — La structure symétrique souligne l'escalade des exagérations entre les deux vantards
- Antithèse : « Les uns fous, les autres sages » — L'opposition binaire caractérise la diversité des caractères humains dans les fables
- Métaphore : « filles de Mémoire » — Périphrase désignant les Muses, sources d'inspiration poétique dans la mythologie
- Gradation : « Des trompeurs, des scélérats, Des tyrans, et des ingrats » — Énumération croissante des vices humains pour amplifier la critique sociale
Contexte historique
Cette fable du livre IX (1678-1679) s'inscrit dans la maturité créatrice de La Fontaine, période où il développe une réflexion métapoétique sur son art. L'influence orientale (marchand perse) témoigne de l'ouverture de la France de Louis XIV aux cultures lointaines via les récits de voyageurs. La critique sociale s'affine, visant autant les petits escrocs que les grands de ce monde. La Fontaine revendique ici la légitimité du genre fabulistique face aux critiques de son époque.
À retenir
- Distinction fondamentale entre le 'beau mensonge' poétique et la tromperie vulgaire
- Efficacité de l'ironie et de la surenchère face aux menteurs plutôt que l'argumentation rationnelle
- Dimension métapoétique : La Fontaine défend sa pratique littéraire et justifie l'apologue
- Structure duale qui renforce la démonstration par la répétition de schémas similaires