Analyse : La Chauve-Souris, le Buisson et le Canard
Résumé
Trois associés - un buisson, un canard et une chauve-souris - s'associent pour faire du commerce international. Leur entreprise prospère jusqu'à ce qu'une cargaison soit perdue dans un naufrage. Incapables de rembourser leurs dettes, ils tentent de dissimuler leur faillite. Chacun adopte alors un comportement particulier pour éviter les créanciers : le buisson accroche les passants pour demander des nouvelles de sa marchandise, le canard plonge sous l'eau pour la chercher, et la chauve-souris se cache le jour. La Fontaine conclut en comparant ces comportements à ceux des grands seigneurs endettés.
La morale
Cette fable dénonce les stratégies d'évitement des débiteurs de mauvaise foi, qu'ils soient marchands ou aristocrates. La Fontaine critique particulièrement l'hypocrisie de ceux qui, plutôt que d'assumer leurs responsabilités financières, préfèrent fuir et tromper leurs créanciers. La chute de la fable est particulièrement mordante : elle vise directement les grands seigneurs de l'époque qui, malgré leur rang social élevé, adoptent des comportements aussi méprisables que les animaux de la fable. L'auteur souligne ainsi que la malhonnêteté financière traverse toutes les classes sociales, mais que les puissants bénéficient d'une plus grande impunité grâce à leurs privilèges sociaux et leurs moyens de dissimulation.
Les personnages
- Le Buisson — Représente les débiteurs qui harcèlent autrui pour justifier leurs échecs, transformant leur fuite en stratégie d'approche agressive
- Le Canard — Incarne ceux qui s'enfoncent dans leurs mensonges et leurs recherches vaines, fuyant la réalité par l'action inutile
- La Chauve-souris — Symbolise les débiteurs qui vivent dans la clandestinité et l'ombre, évitant tout contact social par honte ou calcul
- Les grands seigneurs — Représentent l'aristocratie corrompue qui bénéficie de privilèges pour échapper à ses obligations, critique sociale directe de La Fontaine
Figures de style
- Périphrase : « les magasins / Qui du Tartare sont voisins » — Désigne les profondeurs marines par une référence mythologique, créant un effet dramatique et poétique
- Métonymie : « porter le bonnet vert » — Le bonnet vert était le signe distinctif des banqueroutiers, la métonymie évoque donc la faillite de manière concrète
- Énumération : « le sort principal, et les gros intérêts, / Et les sergents, et les procès » — Accumule les éléments de la dette pour créer un effet d'oppression et montrer l'ampleur des problèmes
- Ironie : « Le plus petit marchand est savant sur ce point » — Souligne avec sarcasme que même les petits commerçants connaissent l'art de dissimuler leurs pertes
- Comparaison implicite : « Je connais maint detteur qui n'est ni souris-chauve... » — Établit un parallèle critique entre les animaux de la fable et les comportements humains réels
Contexte historique
Cette fable reflète les pratiques commerciales du XVIIe siècle, époque de développement du commerce international et des compagnies marchandes. La Fontaine évoque les risques du négoce maritime, les naufrages fréquents, et surtout les pratiques financières douteuses de l'époque. Le "bonnet vert" était effectivement porté par les banqueroutiers. La critique des grands seigneurs endettés vise une réalité sociale de l'Ancien Régime : l'aristocratie vivait souvent au-dessus de ses moyens et échappait à ses créanciers grâce à ses privilèges, créant un système d'impunité que La Fontaine dénonce avec courage.
À retenir
- Une critique acerbe des comportements malhonnêtes face aux dettes, applicable à toutes les classes sociales
- L'utilisation d'animaux aux comportements typiques pour illustrer les stratégies d'évitement des débiteurs
- Une dénonciation particulière des privilèges aristocratiques et de l'impunité des puissants
- Une peinture réaliste du monde commercial du XVIIe siècle avec ses risques et ses pratiques financières