Analyse : Démocrite et les Abdéritains

Résumé

Les habitants d'Abdère croient que leur concitoyen Démocrite est devenu fou à cause de ses recherches philosophiques sur l'infini des mondes et la théorie atomique. Ils font appel au médecin Hippocrate pour le soigner. Mais quand ce dernier arrive, il découvre Démocrite en pleine réflexion sur la nature de la raison humaine. Après discussion, les deux sages constatent leur accord intellectuel. La Fontaine dénonce ainsi l'incompréhension du peuple face au génie et questionne ironiquement l'adage selon lequel la voix populaire serait divine.

La morale

La fable illustre l'opposition entre le génie incompris et l'ignorance populaire. Le vulgaire, incapable de comprendre la profondeur intellectuelle, juge fou ce qui dépasse son entendement. La Fontaine défend l'élite intellectuelle contre les préjugés du plus grand nombre. La morale centrale réside dans la critique du jugement populaire : le peuple n'est pas un 'juge recevable' car il mesure tout à son aune limitée. L'ironie finale questionne le proverbe 'Vox populi, vox Dei' (la voix du peuple est la voix de Dieu). Cette fable aristocratique de l'esprit prône la méfiance envers l'opinion commune et valorise la solitude féconde du penseur authentique face à l'incompréhension générale.

Les personnages

  • Démocrite — Le philosophe génie incompris, représente la pensée authentique et novatrice rejetée par son époque
  • Les Abdéritains — Le peuple ignorant et borné qui craint ce qu'il ne comprend pas et rejette l'innovation intellectuelle
  • Hippocrate — L'autorité savante et objective, capable de reconnaître la vraie sagesse et de distinguer génie et folie
  • Le narrateur (La Fontaine) — La voix aristocratique qui méprise le vulgaire et défend l'élite intellectuelle contre l'incompréhension populaire

Figures de style

  • Exclamation polémique : « Que j'ai toujours haï les pensées du vulgaire ! » — Ouverture véhémente qui pose d'emblée le mépris du narrateur pour l'opinion commune
  • Antithèse : « Ces gens étaient les fous, Démocrite, le sage » — Renversement des valeurs qui révèle la vérité : les accusateurs sont les vrais fous
  • Ironie : « Nous l'estimerions plus s'il était ignorant » — Paroles des Abdéritains qui révèlent involontairement leur propre médiocrité intellectuelle
  • Métonymie : « la lecture a gâté Démocrite » — Le savoir et l'étude sont désignés par l'acte de lire, montrant la peur populaire de l'érudition
  • Interrogation rhétorique : « En quel sens est donc véritable / Ce que j'ai lu dans certain lieu, / Que sa voix est la voix de Dieu ? » — Question finale qui remet ironiquement en cause l'autorité morale attribuée au peuple

Contexte historique

Cette fable de la maturité de La Fontaine (Livre VIII) reflète l'esprit aristocratique du Grand Siècle. Elle s'inscrit dans la tradition du mépris lettré pour le vulgaire, héritée de l'humanisme. La référence aux philosophes antiques (Démocrite, Épicure, Hippocrate) témoigne de l'érudition classique. La fable questionne aussi les théories politiques naissantes sur la souveraineté populaire, anticipant les débats des Lumières sur la légitimité du jugement du peuple en matière intellectuelle et morale.

À retenir

  • Critique aristocratique du jugement populaire en matière intellectuelle
  • Défense du génie incompris face à l'ignorance commune
  • Questionnement ironique de l'autorité morale attribuée au peuple
  • Opposition entre vraie sagesse philosophique et préjugés vulgaires