Les deux Chiens et l’Âne mort

Jean de La Fontaine

Les vertus devraient être soeurs,

Ainsi que les vices sont frères.

Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos coeurs,

Tous viennent à la file ; il ne s’en manque guères :

J’entends de ceux qui, n’étant pas contraires,

Peuvent loger sous même toit.

À l’égard des vertus, rarement on les voit

Toutes en un sujet éminemment placées

Se tenir par la main sans être dispersées.

L’un est vaillant, mais prompt ; l’autre est prudent,

[ mais froid.

Parmi les animaux, le Chien se pique d’être

Soigneux et fidèle à son maître ;

Mais il est sot, il est gourmand :

Témoin ces deux mâtins qui, dans l’éloignement,

Virent un Âne mort qui flottait sur les ondes.

Le vent de plus en plus l’éloignait de nos Chiens.

« Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens :

Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes ;

J’y crois voir quelque chose. Est-ce un boeuf, un cheval ?

– Eh ! qu’importe quel animal ?

Dit l’un de ces mâtins ; voilà toujours curée.

Le point est de l’avoir ; car le trajet est grand ;

Et de plus il nous faut nager contre le vent.

Buvons toute cette eau ; notre gorge altérée

En viendra bien à bout : ce corps demeurera

Bientôt à sec, et ce sera

Provision pour la semaine. »

Voilà mes Chiens à boire ; ils perdirent l’haleine,

Et puis la vie ; ils firent tant

Qu’on les vit crever à l’instant.

L’homme est ainsi bâti : quand un sujet l’enflamme,

L’impossibilité disparaît à son âme.

Combien fait-il de voeux, combien perd-il de pas,

S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !

Si j’arrondissais mes états !

Si je pouvais remplir mes coffres de ducats !

Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire !

Tout cela, c’est la mer à boire ;

Mais rien à l’homme ne suffit.

Pour fournir aux projets que forme un seul esprit,

Il faudrait quatre corps ; encore, loin d’y suffire,

À mi-chemin je crois que tous demeureraient :

Quatre Mathusalems bout à bout ne pourraient

Mettre à fin ce qu’un seul désire.