Le Rat qui s’est retiré du monde

Jean de La Fontaine

Les Levantins en leur légende

Disent qu’un certain Rat, las des soins d’ici-bas,

Dans un fromage de Hollande

Se retira loin du tracas.

La solitude était profonde,

S’étendant partout à la ronde.

Notre ermite nouveau subsistait là-dedans.

Il fit tant, de pieds et de dents,

Qu’en peu de jours il eut au fond de l’ermitage

Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?

Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens

À ceux qui font voeu d’être siens.

Un jour, au dévot personnage

Des députés du peuple rat

S’en vinrent demander quelque aumône légère :

Ils allaient en terre étrangère

Chercher quelque secours contre le peuple chat ;

Ratopolis était bloquée :

On les avait contraints de partir sans argent,

Attendu l’état indigent

De la république attaquée.

Ils demandaient fort peu, certains que le secours

Serait prêt dans quatre ou cinq jours.

« Mes amis, dit le solitaire,

Les choses d’ici-bas ne me regardent plus :

En quoi peut un pauvre reclus

Vous assister ? que peut-il faire,

Que de prier le Ciel qu’il vous aide en ceci ?

J’espère qu’il aura de vous quelque souci. »

Ayant parlé de cette sorte,

Le nouveau saint ferma sa porte.

Qui désigné-je, à votre avis,

Par ce rat si peu secourable ?

Un moine ? Non, mais un dervis :

Je suppose qu’un moine est toujours charitable.