L’Ingratitude et l’Injustice des hommes envers la Fortune

Jean de La Fontaine

Un trafiquant sur mer, par bonheur, s’enrichit.

Il triompha des vents pendant plus d’un voyage :

Gouffre, banc, ni rocher, n’exigea de péage

D’aucun de ses ballots ; le Sort l’en affranchit.

Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune

Recueillirent leur droit, tandis que la Fortune

Prenait soin d’amener son marchand à bon port.

Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle.

Il vendit son tabac, son sucre, sa canelle,

Ce qu’il voulut, sa porcelaine encore :

Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;

Bref, il plut dans son escarcelle.

On ne parlait chez lui que par doubles ducats ;

Et mon homme d’avoir chiens, chevaux et carrosses :

Ses jours de jeûne étaient des noces.

Un sien ami, voyant ces somptueux repas,

Lui dit : « Et d’où vient donc un si bon ordinaire ?

– Et d’où me viendrait-il que de mon savoir-faire ?

Je n’en dois rien qu’à moi, qu’à mes soins, qu’au talent

De risquer à propos, et bien placer l’argent. »

Le profit lui semblant une fort douce chose,

Il risqua de nouveau le gain qu’il avait fait ;

Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.

Son imprudence en fut la cause :

Un vaisseau mal frété périt au premier vent ;

Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,

Fut enlevé par les corsaires ;

Un troisième au port arrivant,

Rien n’eut cours ni débit : le luxe et la folie

N’étaient plus tels qu’auparavant.

Enfin ses facteurs le trompant,

Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,

Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,

Il devint pauvre tout d’un coup.

Son ami, le voyant en mauvais équipage,

Lui dit : « D’où vient cela ? – De la fortune, hélas !

– Consolez-vous, dit l’autre ; et s’il ne lui plaît pas

Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage. »

Je ne sais s’il crut ce conseil ;

Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,

Son bonheur à son industrie ;

Et, si de quelque échec notre faute est suivie,

Nous disons injures au Sort.

Chose n’est ici plus commune.

Le bien, nous le faisons ; le mal, c’est la Fortune :

On a toujours raison, le Destin toujours tort.